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vendredi, 26 juin 2009

Roland Donzé ou le temps de l’innocence

Écrivain suisse d’expression française, Roland Donzé fête ces jours-ci ses quatre-vingt-huit ans. Rappelons qu’avant de se lancer dans la fiction, il a occupé les fonctions de professeur ordinaire de philologie française à l’Université de Berne et est considéré comme une référence internationale dans ce domaine. Son extraordinaire Saga biennoise, composée à partir des années quatre-vingt, retrace, sur trois générations, les tribulations de deux familles liées par les liens du mariage, tribulations vues à travers les yeux du narrateur, Serge, qui décède avec son épouse dans un crash aérien au début du dernier opus, obligeant dès lors l’histoire à continuer sans lui. Donzé s’est vu attribuer en 2005 le Prix de la ville de Bienne pour l’ensemble de son œuvre, parue aux Éditions l’Âge d’Homme, de 1985 à 2006. L’été dernier, il a déposé le tapuscrit de ses cinq romans (retravaillés chacun jusqu’à une bonne dizaine de fois), sa correspondance ainsi que plusieurs documents annexes aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale. Cela fait de lui le seul écrivain vivant qui n'ait pas d'oeuvre à achever, sur qui l'on ne puisse se sentir de droits...

Pour ma part, je suis très fier d’avoir été l’un des premiers à lire en public ses romans qui, tant en Ajoie, qu'à Bienne ou à Lausanne, ont toujours rencontré une oreille enthousiaste et suscité une très vive émotion. Chopique, son second livre, me semble une chose immense, établie, précise et pourtant révélatrice et éclairante, et que je mets personnellement à côté des plus grandes que je connaisse. Il y a vraiment beaucoup d’arguments pour considérer la Saga biennoise comme un classique moderne des lettres romandes, et son auteur comme l’un des plus importants de ce pays, pourtant peu avare en talents, mais si long à leur accorder une vraie reconnaissance. D’abord par les sujets abordés : l’enfance, la pauvreté urbaine, la judaïté, la fragilité de la jeunesse, l’amour incestueux, la disparition de la mère tant aimée, la lutte et l’élévation sociale ou encore l’accès à l’écriture. Ensuite, par la technique narrative, profondément originale, à la fois épique et pudique, violente et musicale, si frappante que le lecteur en sera d’emblée déconcerté, bouleversé dans ses habitudes les mieux établies.

On peut affirmer sans exagérer que Donzé réinvente le dialogue et le monologue intérieur, faisant progresser son récit d’un pas très sûr, très vif, jusqu’au but qu’il s’est assigné : l’idée d’une certaine perfection formelle. Il sait comme nul autre capter l’énergie syncopée de la rue, la brillance d’un salon bourgeois, le conciliabule entre deux clochards célestes, les affrontements de l’adolescence. Cela s’effectue avec un raffinement rare et sensuel, car il n’y a qu’à travers la littérature qu’on entre au paradis. Dès la première phrase d’Une mesure pour rien, on est frappé par le rythme et cette scansion extraordinaire du texte, sa pulsation, cette marche un peu incertaine qui va toujours selon les accidents du temps – c’est à ce premier chapitre (Jeudi noir) que s’adosse toute l’œuvre à venir. On ne peut qu’admirer l’attaque et la chute des phrases, entrecoupées de silences, de non-dits, d’étourdissantes ellipses. Donzé a inventé un nouveau parler, l’acheminant vers ce point où il défaille et devient un chant, un miroitement, un simple relais à toutes les paroles au travail dans le monde.

Par ailleurs, l’écrivain, qui a pour ainsi dire tout lu, a conçu des personnages absolument hors du commun, souvent symétriques, ou alors incontestablement asymétriques, c’est selon: voix entremêlées, coupées, indissociables des bruits du temps ; ils heurtent de plein fouet l’imaginaire et demeurent longtemps dans la mémoire du lecteur qui doit accepter de se laisser toucher par cette prose hors des sentiers battus, pleine de fraîcheur et de tendresse amusée. Roland Donzé, qui se veut l’héritier direct des prodigieux conteurs – ouvriers, chômeurs, déclassés de toute espèce – qu’il a côtoyés dans les années vingt, à une époque où les enfants restaient encore bien sagement à table pour écouter parler les adultes, nous enchante en permanence, à chaque détour de page, par l’innocence sans apprêt de ses personnages, leurs côtés quelque peu désuets, mais toujours vrais, truculents, insolites, torturés, voire carrément intraitables. Il brosse ainsi le portrait d’une époque, mais surtout d’un tempérament, d’un air bien particulier, lié à un milieu typiquement helvétique (et donc juif, américain, international avant l’heure), ce qui nous semble, à nous, à la fois hautement instructif et parfaitement savoureux.

À ce titre, il possède à un degré de raffinement élevé l’art de faire jaillir le mouvement, la couleur, occasionnellement la beauté d’une situation simple au départ; oui, on peut dire qu’il ne suit jamais un tracé à l’avance, mais emprunte tous les sentiers de traverse que lui propose sa passion pour les belles constructions romanesques. Lire un livre de Roland Donzé, c’est s’offrir un rare instant de bonheur, être parachuté dans un univers où la moindre souris traversant un couloir prend une intensité, une présence telles qu’on l’entend trottiner pour de vrai. Roland Donzé parvient ainsi à recréer quelques éclats de cette grâce élémentaire que, parfois, on pourrait croire perdue. Voilà donc, n’en doutons pas, une œuvre riche de sève, mystérieuse, mystique presque, dont la force opère comme une délivrance, et en même temps une oeuvre miraculeusement préservée du moindre soupçon de prétention, et donc une œuvre pour notre temps et sans doute pour tous les temps.

La Saga biennoise aux Éditions L’Âge d’Homme :

 Une mesure pour rien, 1985 (Poche suisse, 1999)

Chopique, 1990

Le temps du refus, 1995

Déborah, 1999

L’Impromptu de Boston, 2006

lundi, 15 juin 2009

Sylvie Bourban ensorcelle le L.A.C. à Vevey

sylviebourban.jpgHeureux les visiteurs qui ont pu entendre, ce dimanche 14 juin, au Local d'Art contemporain (L.A.C) de Vevey, le Sylvie Bourban Jazz Quartet. Emmenés avec fougue par la chanteuse et compositrice Sylvie Bourban, le contrebassiste Fabien Sevilla, Kevin Chesham à la batterie et le pianiste Asaf Finkelstein (de Tel-Aviv) ont littéralement ensorcelé la salle. Instants exceptionnels où l'on a eu l'impression de toucher au ciel en s'envolant très loin dans la quatrième dimension. Que ce soit à travers les standards, de nombreuses compositions originales, des demi-improvisations cosmiques, des morceaux de bravoure empruntés à Esbjörn Svensson (parmi d'autres), la samba ou encore un Tom Waits extrêmement émouvant, il y a en permanence chez la jeune Valaisanne une façon originale de s'approprier la texture musicale, de passer outre la technique pour faire vibrer la plus pure des émotions, celle qui transporte et va directement au coeur des choses.

Avec elle, tout devient rythme, lumière et ombre, sons amples et solaires, comme le pépiement de certains oiseaux qui nous transportent à l'aube dans un univers qui est à la fois celui de l'enfance et celui de la pleine maturité. Son monde est d'une élégance rare et raffinée, d'une folle exigence, d'une liberté étourdissante, et pourtant il parle le langage de la douleur mais aussi de la joie la plus pure, directement, sans détours, il pulse avec une énergie quasi stellaire. On notera également la belle cohésion du groupe qu'elle a formé pour l'occasion, avec un Fabien Sevilla plein de tact, un Kevin Chesham qui fulgure d'inventivité et dont la présence est sans défaut: à eux deux ils transcendent la notion de section rythmique, offrant un véritable noyau d'énergie en fusion. Une mention spéciale à Asaf Finkelstein, dont la très grande classe ne laisse pas d'étonner tout au long du concert.

Sylvie Bourban sait jouer de la pédale à distorsion comme aucune chanteuse d'aujourd'hui, et son scat nous emmène vers des bruitages absolument inusités et surprenants (claquements de langue, miaulements, chuintements, gloussements, montées vocales à la limite du cri, de l'aboiement). Son style est unique et c'est en même temps le plus ancien qui soit, parce qu'il fait appel à des forces très profondes, à des formes très savantes. Mais la chanteuse reste toujours à l'intérieur, ou derrière, ou au-delà, ou au-dessus, nous faisant passer de la tension parfaitement maîtrisée au saisissement. À ce titre, elle réinvente la musique, elle en fait un objet merveilleux, cette écharpe qui se tisse, défait et retisse d'un musicien à l'autre, se réinvente et se transmet sans cesse, à l'infini, parce que l'authenticité existe pour de bon et qu'elle a comme corollaire, bien sûr, la plus absolue des passions.

MySpace de Sylvie Bourban

vendredi, 05 juin 2009

Blogème LXXXVII

Laisse parler tes instincts, aussi absurdes puissent-ils paraître à première vue. Inutile d’en tempérer leur caractère aveugle et irréfléchi, le tremblement de certitude qui semble les animer. Du reste, c’est seulement lorsque tu les auras vraiment admis comme tels, avec leur bassesse et leur incomparable vulgarité, avec leur dose d’abrutissement, leur tristesse, leur désespérante monotonie, qu’il leur arrivera de relâcher un peu leur emprise sur ta volonté.

mardi, 21 avril 2009

Requiem dans la neige

Sous les saules noirs c’est la saison la plus rude
Sans ivresse ni feux ; un pont enjambe l’eau
Vers le maquis pelé des rameaux d’ifs jaunâtres
Enfourés de satin comme des arcs médiques.
 
Sous son corsage blanc, la terre est frissonnante
Dans les pins assoupis languissent des géants
Voilés de crêpes bleus - ils attendent au bord
Des routes leur messie, le doux soleil de mai.
 
Leur bois se fait poreux, et tordu leur branchage
On va les détailler en planches, en copeaux
Disposition des dieux municipaux : ils gênent
 
Les graves promeneurs des dimanches bâlois.
Vénérables sépulcres ! Apaiser ces mourants
Voilà le seul office incombant au poète.

(1988)

samedi, 11 avril 2009

Blogème LXXXVI

Sans la clairvoyance du sage, impossible de rien connaître du monde. Sans l'obscurcissement du fou, impossible de tout connaître du monde.

 

mardi, 10 mars 2009

Blogème LXXXV

Chéris la nuit. Elle t'apprendra tout ce qu'il faut savoir.

mercredi, 25 février 2009

La Librairie-Papeterie Espace Le Pays de Porrentruy en danger

Qu'est-ce qu'une librairie sinon un espace privilégié où l'être de la liberté trouve à s'exprimer d'une façon unique et personnalisée dans notre société de plus en plus tournée vers le vulgaire, la rapidité, l'absence de liens?

Depuis la fin de l'année passée, celle de Porrentruy, qui est pour ainsi dire une rescapée de son espèce en Ajoie (Jura Suisse), se trouve gravement menacée de disparaître, comme tant d'autres. C'est à la fois une terrible nouvelle et une bien belle histoire, puisque le sauvetage a été décrété et rondement pris en main par la fille de Monsieur André Lièvre, le libraire en titre.

Cette dernière a donc lancé une action auprès des amis et de son réseau personnel, et il semblerait bien qu'elle ait réussi à susciter une mobilisation suffisamment large pour que la récolte de fonds aille bon train.

Tout ceci n'aurait sans doute pas été possible sans l'attachement que l'ensemble des Ajoulots ont pour leur libraire, pour son savoir-faire, sa générosité et son humansme, sa vaste connaissance de nombreux champs de la littérature d'hier et d'aujourd'hui.

Jamais avare d'un bon conseil de lecture, il a toujours un sourire et un gentil mot pour chacun, malgré les épreuves de la vie, de sorte qu'avec son enseigne, c'est un peu de son âme que l'Ajoie perdrait avant tout.

Espérons que cette catastrophe n'arrive jamais!

vendredi, 20 février 2009

Mon frère et moi

J'ai grandi aux abords d’une rivière, près d’une cascade où les truites arc-en-ciel venaient nous danser avant l’orage leur ballet des origines ! Dès l’âge de huit, neuf, dix ans, j’ai passé le printemps, l’été, toute une partie de l’automne au bord de l’eau coureuse. Toutefois, en dépit d’un émerveillement constant, ma curiosité n’a pas véritablement su s’éveiller à la pêche. Une certaine maladresse dans le geste m’en éloigna sans doute. Et puis, il y avait mon frère Joseph, surtout, qui y excellait avec une habileté que lui enviaient les pêcheurs confirmés. Ceux-là le suivaient en douce ou cherchaient à se lier d’amitié avec lui dans l’espoir d’éventer ses secrets. Quant aux autres, les pêcheurs du dimanche, les stationneurs au petit pied, ceux dont nous disions qu’ils n’eussent pas trouvé de frites dans l’huile, ils l’épiaient derrière les croisées, la mine déconfite, lorsqu’il traversait nonchalamment le village, canne en main, sac en bandoulière, sans se douter le moins du monde de la provocation que constitue en soi une musette emplie de bêtes visqueuses et froides arrachées d’un geste précis au bouillonnement moussu d‘un rapide ou d’une chute (et c'est ainsi qu'une ombre sautillante le suivait en permanence, cachée derrière les murets, les robiniers, se fondant dans la verte chevelure des saules).


Comment faisait-il? Nul ne connaissait les coins poissonneux ni ne lisait le courant comme lui. Personne pour pêcher les bordures de rochers, pour lancer de façon aussi élégante, pour récupérer puis relancer dans le même mouvement, en artiste consommé. C'était un sepctacle à la fois très beau et qui donnait l'impression d'une présence, d'une adéquation presque vertigineuse. Disons le tout net: il y avait quelque chose de stupéfiant à le voir opérer, contredisant le caractère aléatoire de la pêche qui reflète les bonnes et les mauvaises fortunes de la vie. Car Joseph faisait mouche à chaque coup. Il y avait comme une sorte d'attirance magnétique au bout de ses doigts, une vraie sorcellerie! Même après avoir passé des après-midi entières à l’observer, à essayer de comprendre, je garde l’impression que son art ne découlait pas d’une maîtrise consciente ou consécutive à la découverte de quelque règle empirique, mais relevait du pur instinct. Non, il ne faisait pas partie de ces gens qui usent  leurs forces en longues préparations et en savants calculs. 


Dès avant l’aube, précédant le chant du coq, il s’échappait dans l’air nacré, pailleté d’or et de rosée, à peine vêtu, tout juste éveillé, couvert déjà par le regard scrutateur de quelque voisin matinal. Cette concupiscence, c’était le signe d’une journée qui s’annonçait laborieuse pour tous. D’abord, Joseph se mettait à bêcher pour arracher à la terre une poignée de lombrics qu’il enfermait dans de gros bocaux à confiture, sales et ébréchés (mais ce travail de prospection minière laissait forcément des traces: il y avait partout autour de la maison des trous dans lesquels nous trébuchions à tout instant). Ensuite, il disparaissait quelques instants dans la remise pour en retirer son attirail de pêche: la canne, les fils, l’épuisette aux mailles déchirées. En somnambule, il enfourchait sa bicyclette sur laquelle on le voyait se fondre, silhouette indécise, dans la demi-obscurité couverte de légers voiles ocre et bleu.

Qu’on ne s’y méprenne ! Invariablement, nous trouvions à notre lever, bien sagement alignées sur le zinc de l’évier, les victimes bleuies de ses meurtres et de ses rapines, yeux globuleux, plaies imprégnées de sang à vif. Ses prises, innombrables, étaient là, froides et leur présence imprimait quelque chose d’à la fois familier et trouble dans notre cuisine. C’était une nature morte d’une beauté étonnante, qui nous attirait en même temps qu’elle nous pétrifiait. Comme il se doit, on attendait que toute la famille se trouvât réunie pour vider le poisson, tâche dévolue à notre mère qui commençait par inciser à la base de la nageoire caudale ; s’étant essuyé le front du revers du coude, elle laissait ensuite courir la lame effilée jusqu’à hauteur des branchies avant d’introduire un doigt, puis deux, dans la fente ainsi pratiquée, sectionnant non sans délicatesse dans la cavité froide, extirpant un rein, un agglomérat spongieux, quelques semblants d’intestins roses ou blanchâtres.

Inutile d’ajouter que nous étions incontestablement fiers des terribles exploits de notre prestidigitateur – fiers de façon presque scandaleuse. Pour ma part, je ne demandais qu’à le suivre dans ses prouesses, mais malgré ses explications (que je livrerais volontiers dans l’espoir qu’elles puissent être utiles à quelqu’un), impossible de progresser. Or donc, Joseph avait établi à l'usage de ses proches une sorte programme d’apprentissage progressif qui retraçait quelques principes essentiels de la pêche en rivière. Il était impératif, selon ses vues, de commencer par le plus difficile, c’est-à-dire la truite elle-même, car qui maîtrise la truite sera capable de capturer par la suite n’importe quelle autre espèce de poisson. C'était vite dit. Dans les faits, je n'ai vu personne lui arriver à la cheville, malgré les heures passées à expliquer les nuances et les subtilités de la rivière.

À chaque saison, la table familiale regorgeait de fuseaux argentins remontés de ces lieux interlopes que sont les méandres et les tourbillons. On en troquait contre des légumes frais, on en offrait, on nourrissait les chats de leurs chairs pâles, au point que personne dans notre entourage ne savait plus à quelle sauce les apprêter. Mon frère n’assistait jamais lui-même à toutes ces transactions, commérages et échanges de recettes. Je crois que ça l’atterrait plutôt. Les salmonidés lui tombaient des mains, soit, il n’en tirait nul orgueil, mais nous nous demandions toujours par quel miracle notre petite rivière pouvait receler tant de ces corps élastiques, étincelants et disponibles – qui se nourrissaient de quoi ? Par la force des choses, j’ai donc dû me rabattre sur un art moins glissant, et le hasard voulut que ce fût celui de la capture des mots, pas si faciles non plus à lever sous les algues et les pierres au bout de la ligne plombée.

Bréviaire des eaux, extrait, in Verrières, n°6, juin 2001

jeudi, 19 février 2009

Trouver la truite

J'ai toujours été un piètre pêcheur. Un jour, cependant, à rebours de tout bon sens, mon frère décida que je pouvais progresser. Il m'offrait de me prendre en main. Il m'avait fixé rendez-vous non loin de chez nous, au pied des ruines d'un moulin désaffecté qui menaçait à tout instant de s'effondrer. L'aube luttait avec le brouillard, qui s'étendait encore par bancs opalescents sur la campagne environnante. Je parvins près de ce bras de rivière où le courant ralentit, hésite, offrant une vue plongeante sur les algues qui tapissent le fond. Tout était à la fois léger et solide, grave et plaisant. Mon frère était déjà là, il m'attendait depuis un moment, sans impatience. Mon instruction devait se dérouler selon un cheminement simple pour lui, extrêmement subtil et incompréhensible pour moi. Selon lui, il s'agissait seulement de fonder la relation que nous entretenons spontanément avec notre environnement : le vent, la température de l’air et de l’eau, les odeurs qui flottent, s'entremêlent au vent, les variations et les jeux de la lumière, qui prend près de la surface d’un courant une calorie spéciale, insoupçonnée, toutes ces choses nous parlent un langage qui est celui de la vie même. Pour ce qui était des truites, il lui semblait tout d'abord primordial que je me débarrasse de quelques illusions, ce qui est plus difficile qu’on ne le croit. Les illusions ! Prenons par exemple celle, tenace, qui consiste à croire dur comme fer que le sapiens sapiens est l’animal le plus évolué de la planète, et donc le plus éclairé, adapté, persévérant, ingénieux, etc. À ce régime, vos chances de lever un jour au bout de la ligne transparente un salmonidé quelconque équivalent pour ainsi dire à zéro. Car la truite évolue dans ce qu'on peut considérer comme un miroir déformant, où notre reflet se consume à chaque seconde, se décomposant en mille petits éclats désordonnés. C'est un monde ultra-sensible, extra-lucide, hyper-pénétrant.

Il résulte de tout cela qu'il faut se faire une règle de se tenir à contre-jour, quoi qu’il advienne, et bouger le moins possible afin de ne pas éveiller les soupçons de la belle fugitive, car elle est comme nulle autre sensible au bruit, et d'ailleurs rien ne l’effraie tant qu'une ombre portée. D’une intelligence fine et délurée, elle aura tôt fait d’établir le rapport avec un de ces bipèdes voraces qui polluent son environnement et n’en ont qu’après sa chair fraîche. Disons, pour faire court, que pour les créatures qui vivent à la frontière qui sépare l'air et l'eau, c'est surtout la lumière qui donne sens à l'ondulation des algues, aux battements toujours particuliers du courant sur les berges, à la mobilité. C'est une grande pulsion qui emporte tout. Ici, le monde a sa richesse et son poids, et sa logique pourtant ressemble à une absence totale de logique. C'est le règne de la magie et de l'indéchiffrable. Mon frère n'était pas superstitieux, il ne croyait pas au surnaturel, ou plutôt il y faisait entrer tout le naturel dont il était capable, à chaque instant. Quand il trouvait une truite à trois ovaires, il ne s'en étonnait pas: une truite à deux ovaires est déjà, si l'on y songe, une énigme suffisante. Dans la vie, tout n'est-il pas  question de dosage, discrétion, modestie?

Bon, voilà, si vous avez tout compris, il ne vous reste plus qu'à appâter... Après avoir entre-aperçu un bref reflet argenté qui se confond avec un reflet du soleil, vous venez donc de lancer, et la mouche flotte à quatre mètres de la berge, s'éloignant lentement au gré du courant. Parvenu à ce point, efforcez-vous de retenir votre souffle, même si un léger voile devait obscurcir votre vision. En dépit de la crampe qui s’empare de votre poignet, surtout, ne bougez plus! Cela vaut mieux que de l’effrayer. Armez-vous de patience, et plein de dévotion pour l‘objet de vos attentes, tel un mystique dans l’expectative de la révélation, laissez-vous aller à rêver, efforcez-vous de voir au-delà des apparences. Imaginez-la, essayez de vous projeter dans le vide des apparences... De toute façon, peut-être que vous la regardez déjà depuis un certain temps sans avoir réalisé que c’était elle qui vous chatouillait dans sa princière nudité sous les dessous de nylon de la rivière. Car s’il y a loin de la truite à l’oeil (deux, trois mètres tout au plus), le chemin qui sépare votre rétine de la pensée se compte, lui, en années-lumière d’axones et de synapses, autant de relais qu‘il vous faudra franchir par la force de votre volonté. Par conséquent, ne désespérez pas si vous n’apercevez rien avant longtemps. C'est bien normal. Ça viendra. C’est déjà là.


Bréviaire de eaux, extrait, in Verrières, n°6, juin 2001

mardi, 20 janvier 2009

Musée égyptien (Turin)

D’un commun accord, nous nous sommes arrêtés devant les sarcophages
Dont la pierre, dans cet extrême de voir,
Semblait supplier par-delà la béance du temps.

Et je t’ai accueillie dans mes bras comme on défait des bandelettes pour
Mettre à nu ce qui se confond maintenant avec la stridence de la ville.
Mouvement des lèvres – à peine une supplique.
Autour de nous, ce viol du présent (mais c’était la condition,
N’est-ce pas ?). Comme tu me serrais le poignet, farouchement,
Un insecte ailé est sorti (toutes antennes frémissantes, aussi égaré
Visiblement qu’un voyageur du temps à l’instant où
La disparition se précise) du coffre sculpté.

Une blatte, je crois – l’héritage des momies ?

Je retrouvai (d’instinct) le geste des yeux dans l’ordre imparfait du monde.
À la sortie, le rouge du ciel comme une joue souffletée nous
Accueillit, attestant que la rencontre avait bien eu lieu.


Extrait d'Éoliennes, Ed. L'Âge d'Homme, 2007


 

mercredi, 17 décembre 2008

Bram van Velde (1895-1981)

« Je cherche à voir, alors que tout, dans ce monde, nous empêche de voir. »

Charles Juliet, Rencontres avec Bram van Velde

vendredi, 12 décembre 2008

Fraîchement sorti de presse...


978-2-8251-3892-2_1.jpgFidèles et surtout très inconscients lecteurs du virtuel, vous avez - enfin! - la possibilité de lire sur papier certains blogèmes, réunis au fil de ces pages à de nombreux autres aphorismes poétiques taillés dans le même bois - celui dont on fait les chaises, les livres et surtout les allumettes... Si la poésie vit d'espace, l'hiver venu, cet espace vient à manquer. Alors, c'est l'occasion de mettre un peu d'ordre dans l'élémentaire de nos sensations, de se réfugier Dans la noix du monde. Peut-être s'agissait-il tout simplement d'allumer une mèche dans l'obscurité de nos centres, plongeant l'être dans des états qu'il avait oubliés et qui le renouvellent?

Un livre est avant tout un acte de vie, une lutte contre notre indigence profonde, mais c'est aussi une trace de ce que l'on fut, là-bas, loin du bavardage et de la confusion, à un moment donné, comme un morceau de nuit arraché à la nuit... Voilà, disons: une entrée possible dans le grand labyrinthe du monde qui m'est apparu sous la forme à la fois rapetissée et magnifiée de la noix. La poésie n'est rien d'autre que cela: un saut dans l'inconnu. Une noix ouverte sous nos doigts...

Ou encore: une façon de subir la misère sans se laisser écraser, comme une échappée hors de soi, un éveil à ce qui est issu du plus profond. Oui, il faut avoir le courage de tâtonner... Et au bout de ce tâtonnement, une transparence survient, qui indique que l'unité espérée a été frôlée une fraction de seconde, ou que du moins quelque chose a pu être apaisé.

Le texte est précédé d'un entretien avec Patrick Vallon sur le thème de la poésie aphoristique en tant que vecteur de  connaissance.

 

Lien de vente directe sur le site des Éditions l'Âge d'Homme


samedi, 06 décembre 2008

Nicolas Bertholet expose sa "période américaine" à la Galerie du Tilleul, à Champtauroz (Suisse, canton de Vaud), du 6 au 21 décembre 2008

 

 

Phototheque - 598.jpgLa peinture est un autre monde. Elle prolonge le nôtre, elle en est comme une ramification, un écho, une nouvelle strate et, cependant, elle obéit à des règles et à des injonctions particulières. Et c’est aussi un monde où l’on cherche à rejoindre l’autre, instantanément, d’un seul saut à pieds joints, et un monde qui se préserve, se love en ses plis – un monde qui sait garder son mystère, avec ses énigmes, ses aboutissements, ses réussites et ses échecs. Tout se passe comme si la communication la plus efficace dépendait de ce mystère, de l’opacité farouche qui continue à couver, même lorsque se révèle le maximum de franchise et de clarté. Ce phénomène étrange parce qu’irréductible au sens, c’est tout simplement la beauté, la beauté qui, bien entendu, relève d’une construction singulière de la sensibilité propre à chacun et, au-delà, de la sensibilité d’un milieu, d’une époque. Elle est la même pour tous et elle n’est la même pour personne.

Il faut ici ouvrir une parenthèse. La plupart des approches, avant d’essayer de dire ce qu’est la beauté plastique, disent ce qu’elle n’est pas. Le point de vue discriminatif, qui est surtout celui de la critique d’art, a certes ses avantages puisqu’il rassure à bon compte sur la permanence du savoir. Analyser les moyens mis en oeuvre dans telle ou telle peinture est un jeu somme toute assez anodin pour qu’on en généralise l’usage, car il a le grand avantage de délester de son poids celui qui le pratique. Mais, devant la force poétique d’une œuvre authentique, on se rend vite compte que les critères esthétiques épuisent leur force et leur pouvoir, ne parvenant pas à nous venir en aide d’une quelconque manière pour ce qui est de comprendre les raisons de notre ravissement devant cette surface en apparence si plane et pourtant si chargée, parce qu’elle semble traversée d’incessantes métamorphoses. Là, point de mots, moins encore de raisonnements, quelque chose d’inconnu s’est organisé d’une telle façon que le résultat échappe à toute forme d’appréciation. S’il faut renoncer à expliquer l’essence de la beauté (qui rejoint les grandes énigmes desquelles toute notre vie découle), il est possible, en revanche, de dire à quoi on la reconnaît. Non seulement cela est possible, mais c’est indispensable dans le cas où il s’agit de juger la qualité d’une œuvre picturale.

Là encore, pas de solution simple cependant : c’est à chacun qu’il échoit de répondre, en son nom, à cette brûlante question. Disposition à laquelle bien peu sont prêts en vérité. Ainsi donc, si je veux me montrer parfaitement loyal, je ne pourrai faire part ici que de mon sentiment personnel, de l’écheveau complexe d’émotions que suscitent en mon for intérieur les toiles de Nicolas Bertholet. Point de vue tenu en laisse par la plus totale subjectivité, il va de soi, et qui, de surcroît, peine à trouver son expression en raison de l’indigence des mots. Qu’importe ! En tout état de cause, il n’y en aura pas d’autre, malgré toutes les illusions que nous aimerions déployer à ce sujet, et il en va de même pour chacun de nous. C’est peu, assurément. Et c’est beaucoup.

 

 

Parvenu à ce point, j’aimerais évoquer, pour ceux qui ne connaissent pas sa démarche, la progression inattendue qu’a subie la peinture de Bertholet ces trois dernières années, spécialement durant son séjour américain – oui, un véritable saut maturatif. Et ce saut est caractérisé par une force, une vigueur sauvage, quelque chose de viscéral, d’élémentaire. Comment fait-il, quel est son secret ? Après s’être ancré jusqu’à récemment dans un agencement très massif et principalement rectangulaire de l’espace, son travail aujourd’hui s’inscrit dans une énergie nouvelle, qui tolère le chaos, la perturbation et, paradoxalement, un trouble enchanté, une sérénité chargée d’attentes. Cela commence par l’apparition de sortes de signaux qui flottent dans l’espace plastique comme autant d’animalcules psychiques, non sans légèreté, de minuscules et fragiles matrices désarticulées, constamment déchiquetées (qui de près font penser à des ovules), ou encore des filaments d’autant plus précieux qu’hésitants, parfois terminés par une houppette, une germination, un faisceau de pistils, des espèces de mille-pattes hypothétiques et insouciants. Par moments, ne dirait-on pas un plancton traversé de méduses aux dimensions d’une mer qui serait le monde ? Ce tournoiement de bestioles bizarroïdes dessine un ici qui respire tout en expirant l’ailleurs. Débris, résidus d’un imaginaire ouvert, arachnéen, en train de se chercher en permanence. Ce sont des traces, au sens étymologique du mot. Ceci apparaît de manière assez évidente dans un grand nombre de toiles, comme une conscience aiguë de l’instabilité des signes.

La trace, en effet, présuppose le passage qui est sa cause et dont elle est l’effet. C’est une sorte de témoignage, si l’on veut, le témoignage d’un contact essentiel entre la matière inorganique et le vivant, et donc, toujours, une substance en sursis, prête à s’effacer d’un instant à l’autre. Oui, une substance marquée au sceau de la plus grande des fragilités. Ces traces, on pourrait les nommer des intermédiaires.Néanmoins, si l’artiste utilise davantage d’intermédiaires, ces intermédiaires sont moins organisés, moins codifiés et hiérarchisés qu’ils n’ont pu l’être jusqu’ici. Bertholet use de l’instrument le plus simple : la main qui jette la couleur, rejette, reprend, repousse, divise, griffe, lacère, en gestes tantôt souples, amples, tantôt saccadés, revient sur ses pas, caresse la toile (presque comme dans un lavis, engendrant de grosses taches baveuses), le trait qui fouille cet antre blanc d’où tout peut surgir, où il faut tout chercher, les proches préférés aux lointains, le dedans au dehors, le balbutiement aux motifs trop définitivement arrêtés. Ces motifs, ces unités défaites, ces espèces d’indices d’une motivation à la fois obscure et évidente, on peut y voir encore des balises, des sortes de signaux cabalistiques qui s’aimantent autour d’un mouvement, car ce dont il s’agit avant tout, c’est de rompre l’inertie, de sortir du statique. Mouvement comme désobéissance et comme fureur, comme remaniement et métaphore d’un psychisme qui s’épanche dans la fluidité et l’élaboration recombinative... Quelque chose demeure pourtant de l’ancienne manière d’organiser l’espace visuel : la capacité de former une unité caractérisée par sa « gratuité », c’est-à-dire ne visant pas à raconter une histoire ni à transmettre une information, mais recherchant un effet poétique intense, quasiment immédiat. À telle enseigne que les images, une fois qu’on a fermé les yeux, continuent à danser longtemps sur le fond de la rétine, pareilles à de prodigieux éclats d’astres. En raison de leur pouvoir attractif, ces éclats cessent d’être impénétrables, l’oeil embrassant d’un coup de grands ensembles, générant une incroyable gravité, dans tous les sens du mot – cela peut parfois s’effectuer en un éclair, d’autres fois par un lent et perspicace approfondissement, à travers le déploiement de rythmes lancinants, prenant même occasionnellement le risque de se laisser gouverner par le hasard. On ne peut que se sentir complice d’un tel bonheur, d’une telle fidélité à soi-même.

 

 

Un autre mérite que j’aimerais relever dans cette peinture, c’est sa simplicité. Elle ose se mettre en danger, ne pas embellir. Par exemple, en utilisant bien souvent le flou, l’indétermination, le tremblé. Un grand nombre de toiles sont ainsi comparables à un tourbillon de rivière qui enroulerait soi-même tout ce que son mouvement n’a pas rejeté sur les bords ; dans ces cas, une fusion constante s’opère entre la profondeur et la surface, ce qui provoque la formation de zones de flottement qui captent, enchantent le regard. L’énergie provient alors d’une collaboration des forces en interactions ou, mieux : d’une poussée synergique. La forme, la couleur et la ligne s’expriment dans des rapports pour ainsi dire naturels et paisibles, vibrant immobiles entre deux eaux. Sans doute cela tient-il en grande partie aux fonds, toujours soigneusement travaillés, même quand le blanc outrancièrement domine. Parce qu’ici on a su abandonner toute forme de défense contre soi-même, la lumière est toujours de l’autre côté de la nuit, comme celle, plus éblouissante, que l’on aperçoit dans les rêves et où surgissent tant d’événements du visuel... En quoi l’oeuvre bertholésienne rejoint la définition de la peinture abstraite en tant qu’images autonomes qui ne renvoient qu’à elles-mêmes, rompant avec le monde des apparences, révélant l’existence de réalités jusqu’alors invisibles, impénétrables. Elle se porte inlassablement de l’autre côté.

Un sentiment de bien-être s’y propage, avec le vide pour complice. En effet, je crois qu’il ne faut pas sous-estimer la capacité créative du vide : celui-ci pousse à retourner à la matière brute, à trouver une trame énergétique de haute tension mais également de basse tension, d’où peut découler une certaine détente, un véritable apaisement même. Une harmonie se constitue dans le brouhaha des couleurs, venant nous rappeler bien à propos que Nicolas Bertholet est attaché plus que n’importe qui à la musique et particulièrement au jazz contemporain. Le temps musical porte cette peinture qui ne résiste pas à la dérive. Pas d’homme plus riche sur terre que celui qui est ainsi habité : il est un enfant heureux dans ses jeux et ses songeries.

 

 

Enfin, disons encore qu’il règne sur l’univers de Nicolas Bertholet une multiplicité si extraordinaire qu’elle a le pouvoir de nous changer, de transformer notre regard sur les choses. Elle motive une expression de gratitude envers la vie et le vivant qui nous entoure. Et, par cette magie, notre perception retrouve la capacité d’entrer en contact avec notre intériorité, dans la joie et le bien-être. Témoigner de la joie et du bonheur n’est pas ignorer la souffrance ni la déréliction. D’une certaine manière, se tenir devant ce qui s’exprime ici, c’est avoir trouvé un endroit où l’on peut habiter sans se satisfaire d’y être et sans curiosité malséante, consentant à l’allégresse et au silence de la rencontre, à cette innocence qui enlève tout. C’est un rendez-vous avec l’origine de la lumière et, partant, avec nos propres origines. Aux confins de ce lieu fragile, rien ne me sépare plus de moi-même : j’ai le droit de regarder sans arrière-pensée. De sentir. De goûter. Nous sommes tous en perdition. Nous n’avons seulement pas la force de nous l’avouer. L’artiste est le seul dans la cité à jouir de ce privilège sans partage : il conduit les autres par des chemins indicibles, hors de la parole qui si souvent blesse, domine, cherche à terrasser. À sa façon, il soigne, guérit. Guérir revient à vivre dans le déroulement du temps, consentir à discerner ce qui nous fait vivre au cœur de ce qui, en nous, y fait obstacle, laissant ressurgir le désir que soutient et autorise la présence d’un ami. C’est en cela que Nicolas Bertholet atteint quelque chose de rare. S’aventurant au cœur de l’inconnu, se dédoublant sans effort ni contrainte, mais pour lui-même, sans nous imposer les affres de ce dédoublement, sans avoir l’air même d’y toucher, il a su concevoir des images amples, accueillantes et sonores qui nous parlent de l’espoir, du cosmos, de la fraternité. C’est sa façon à lui de garder son secret. Soyons-lui reconnaissants de tant de sagacité.


Le site officiel de Nicolas Bertholet

jeudi, 04 décembre 2008

Attraper l’énergie du monde

 

 

Entretien avec Nicolas Bertholet, artiste plasticien

 

 

 

pour web - 13.jpgFerenc Rákóczy – Vous revenez de Boston et vous avez décidé d’exposer vos grands et moyens formats à la Galerie du Tilleul à Champtauroz (Suisse, canton de Vaud), du 6 au 21 décembre 2008. Parlez-nous de la genèse de ces toiles.

 

Nicolas Bertholet – C’est peut-être un peu trivial, mais la question des formats est uniquement d’ordre logistique. Par manque de place, à Boston, j’ai travaillé sur toiles non montées. J’ai pu, dans un espace plus petit, travailler sur des formats beaucoup plus grands (au point que certaines peintures ont été effectuées par segments, roulant et déroulant les rouleaux de toile sur le sol). Le fait d’avoir moins de place m’a paradoxalement permis de passer à des formats plus conséquents. En effet, à cause de l’exiguïté des lieux, je n’aurais pas pu stocker des toiles de moyen format montées. J’ai donc opté pour des toiles non montées et les formats ont « grandi » d’eux-mêmes (c’est un peu ce dont je rêvais aussi, mais bon…). Pour ce qui est des motifs, certains pointaient déjà derrière les carrés et les rectangles. Le rectangle, c’est tout de même beaucoup plus rassurant. L’explosion de ce cadre s’est faite petit à petit, peut-être aussi grâce à l’éloignement géographique et au « retour à la caverne » qu’a pu être Boston dans les premiers mois.

F.R. – Oui, ce quasi abandon du rectangle qui vous définissait jusqu’ici est tout à fait surprenant... Il y a aussi un glissement vers quelque chose d’hiéroglyphique et, en même temps, une délivrance, un élan vers le mal léché, le tremblé, le précaire. Tous ces aspects témoignent, me semble-t-il, de la volonté d’un retour au geste primitif.

 

N.B. – C’est lorsque je ne réfléchis plus que j’ai l’impression que ces « hiéroglyphes » tiennent et ont une énergie suffisante. Cela ne va pourtant pas de soi. Je tiens des carnets où je dessine (un peu compulsivement) les formes qui m’intéressent jusqu’à être en mesure de ne plus penser lorsque je les pose sur la toile. Un peu comme le dit un percussionniste avec qui Sylvie Bourban, mon épouse, a travaillé : « Si tu dois penser à ce que tu fais, tu laisses passer le moment (c’est un peu ce que j’ai pu vivre avec les claquettes). Tu dois pouvoir être en mesure de faire les choses sans vraiment penser à CE que tu fais. Il faut être à un niveau différent. » Plus dans la perception globale, contextuelle, que dans le geste lui-même… Si tu es obligé de réfléchir, tu n’es jamais dans l’instant présent, tu ne fais que le suivre avec un temps de retard). Ces hiéroglyphes sont également une tentative d’accéder à un monde mouvant. Une espèce de poétique de l’abstraction (même si elle finit par tendre vers la figuration). Un peu comme le développement d’une signalétique, d’un langage symbolique propre. L’avantage des symboles, c’est qu’ils détiennent à la fois une force graphique et une force sémantique. Le langage symbolique me semble moins attaché à une temporalité. Pas besoin d’ordonner l’histoire comme dans une bande dessinée.

 

F.R. – Le temps, le rythme sont des notions qui paraissent revêtir une grande importance à vos yeux. Pourrait-on dire, à cet égard, que vous traduisez une problématique très contemporaine, celle de l’accélération de la vie, aussi bien réelle que fantasmatique (comme c’est le cas dans le jeu vidéo, par exemple, ou encore dans le monde de l’art), avec les énormes transbordements énergétiques que cela suppose. Comment vous situez-vous par rapport à ce qui se fait aujourd’hui ? Quelles ont été vos influences ?

 

N.B. – Il y a d’abord mon amour de la musique, le jazz, le free jazz, les successions de rythmes, etc. Plus que l’accélération, j’ai l’impression que c’est le bombardement incessant d’informations qui me fascine. Dans une ville comme New York, l’information est constante. Il y a une surenchère de messages, aucune gradation, aucune indication quant à la valeur même de ces messages. Juste un flux (flot ?) constant. Je trouve cela absolument fascinant. New York est un endroit incroyable. Une sorte de jungle visuelle complètement anarchique, désordonnée, parfois ultra agressive, rapide, fulgurante. Je n’ai pas l’impression de faire de la peinture « d’aujourd’hui ». J’ai les influences de quelqu’un qui a vécu son adolescence avec Lichtenstein et Basquiat (et l’explosion visuelle qu’ils représentent), tout en étant culturellement beaucoup plus proche de Rothko et Twombly (la culture gréco-latine, la « vieille Europe »). Les gens que j’aime actuellement sont finalement assez éloignés de ce que je fais (mis à part Twombly, quoi qu’il appartienne à une autre génération) : Opie (fascination pour l’efficacité dans le signe, la clarté, la force visuelle), Viola (mais il reste extrêmement classique… ou du moins très influencé par un certain classicisme), la dernière installation de Pipilotti Rist au Moma, Olafur Eliasson, ou encore certains artistes japonais tels que Misaki Kawai, pour le côté ludique et ironique. Mark Dion pour la mise en abîme des cabinets de curiosité. Richter pour la capacité de mener de front de multiples genres. Parmi les gens de la génération précédente, ce serait plutôt l’expressionnisme abstrait, Rothko, Kline, etc. Et encore Giacometti, les oiseaux de Braque. Puis Sisley, pour la neige…

 

F.R. – Un des dénominateurs communs de tous ces noms que vous mettez en avant me semble être la notion de perfectibilité. Ce sont des artistes qui ont cherché en permanence à dépasser le point où ils se trouvaient. Cela leur a permis en tout cas de garder une certaine sensibilité, sensibilité qui a toujours été l’élément moteur et la force d’attraction de l’oeuvre plastique, permettant tantôt un réconfort, tantôt un malaise, et donc une communication. Ce sont des œuvres qui, en raison de leurs propriétés émollientes, ne laissent pas le spectateur seul avec lui-même. L’art ne serait-il au bout du compte qu’un moyen parmi d’autres de sortir de la solitude ?

 

N.B. – J’aime le fait qu’une œuvre puisse raconter une histoire, qu’il y ait une interaction entre le spectateur et l’œuvre, qu’il y ait en quelque sorte un « produit » de cette interaction. De telles œuvres me touchent. Faire partie d’un autre monde pendant un instant… J’espère que ce que je fais permet cela parfois. J’aime l’idée qu’il y ait là une expérience très privée, totalement hors du contrôle de l’artiste. Ce que j’apprécie aussi chez ces artistes et dans leur œuvre, c’est la possibilité de multiples lectures, de nouvelles découvertes à chaque nouveau visionnement… mais aussi leur force visuelle… la recherche d’une forme d’absolu « visuel » chacun dans leur propre univers (Twombly et Opie, par exemple, dont on voit mal ce qu’ils pourraient bien faire dans la même phrase). À y repenser, ces artistes ont aussi en commun l’épure visuelle. Tenter de réduire l’œuvre uniquement à ce qui est strictement nécessaire graphiquement… Je voudrais avoir cette sobriété.

 

F.R. – Par rapport à ce que vous peigniez il y deux ans en Suisse, on peut dire que votre manière d’approcher tant la couleur que la ligne a subi une révolution qui a chamboulé de fond en comble votre travail de plasticien. Quelle incidence votre séjour américain a-t-il eu sur vous ?

 

N.B. – L’impact a probablement eu lieu à plusieurs niveaux. Les premiers mois ont été une période d’isolement assez éprouvante (adaptation, difficultés de communication, etc.). L’urgence de peindre était alors la plus forte. Avant tout, l’isolement signifiait que personne ne regardait vraiment ce que je faisais. Un sentiment de liberté un peu général s’en est suivi. Notre vie ressemblait beaucoup à une page blanche. Avec l’opportunité de nous réinventer. Cela, bien sûr, a eu un impact important sur la façon dont nous vivions. En Suisse, j’ai laissé un atelier de plus de cinquante mètres carrés, quatre mètres de plafond, un ancien local industriel. Boston, c’était un salon-cuisine et une chambre à coucher pour deux (avec deux chats). J’ai dû modifier mes habitudes (peindre à plat, séchage rapide, travailler plus proprement). Et puis il y a l’énergie US. L’imagerie américaine. New York et la présence beaucoup plus forte qu’à Lausanne de l’art contemporain, les musées, les galeries, etc. Et la chance encore d’avoir eu accès, par mon épouse, au monde de la musique et aux rencontres que nous avons pu y effectuer. Mon univers musical s’en est beaucoup élargi et, par extension, mon monde pictural (curieux que ça aille dans ce sens...).

 

F.R. – Les premiers peintres de l’abstraction étaient eux aussi proches du monde de la musique qui avait dans leur conception la valeur d’une remontée aux origines. Il y a presque toujours dans l’oeuvre non figurative une sorte de dilatation, une immédiateté, une amplification lancinante de l’être qu’elle rejoint dans l’ici et maintenant…

 

N.B. – Oui. Une peinture, c’est un bout d’univers. Et l’univers tient mal sur la table du salon. J’aime que la toile soit plus grande que moi. Le rapport physique est alors complètement changé. Avec certaines toiles faites à Boston, et qui couvraient grosso modo la surface que nous avions de disponible au sol, c’était véritablement être dans la toile. Peindre une partie de la toile tout en étant assis dessus... Pas d’espace pour être ailleurs que dedans...

 

F.R. – Le spectateur est lui aussi prisonnier de cet espace illimité de la toile : impossible de se soustraire à l’effet qu’elle produit. C’est un peu agaçant… On sent là une violence à peine contenue, un appel et, en même temps, parfois, une extrême fragilité, une douceur presque ; comment arrivez-vous à concilier de tels extrêmes ?

 

N.B. – Je ne sais pas... oui, il y a de la violence... probablement plutôt de l’urgence en fait... quelque chose comme le besoin de libérer le geste, de se laisser envahir... Je travaille souvent très vite. Il y a finalement passablement de déchets. Et chaque toile est un peu bâtie sur le fil du rasoir.

 

F.R. – Cette rapidité du geste est-elle une façon pour vous d’échapper à un certain côté consensuel ?

 

N.B. – Je n’ai pas l’impression de ne pas être consensuel. J’aimerais beaucoup être moins consensuel que ça ! Se libérer est si difficile...

Vous pouvez visionner des images sur le site officiel de Nicolas Bertholet

dimanche, 23 novembre 2008

Peter Handke (1942)

« La littérature est le royaume du centre: le royaume de la justice. »

L'histoire du crayon

mardi, 21 octobre 2008

Blogème LXXXIV

Une liberté étourdie d'elle-même n'est déjà plus la liberté.

lundi, 13 octobre 2008

Dit du silencieux

Croissance du peuplier posé seul sur la plaine.
J’habite les bois du cerf, vigne rousse des pas.
La lumière épure juin, et toute fleur précaire
La pluie embrasse janvier, qui est-ce, sinon moi ?

Je ne sais de complaisant que les draps de l’automne.
La rame du ciel balaie les lampions des maisons
De loin je singe des mains un signal inutile.
Croissance du peuplier posé seul sur la plaine.

Autant dénouer l’amour, trésor sous la racine
Autant jeter à la flamme la feuille vineuse
De tabac séchée au vent : devenir ce brasier.
Je ne sais de complaisant que les draps de l’automne.

Trébucher jour après nuit dans l’espace des brumes.
Toucher de si près le merle accroché à la ramille
J’habite les bois du cerf, vigne rousse des pas
Mon vin ainsi que ma chasse arpentent les saisons.

J’ai recueilli du regard la digitale bleue
Proie facile d’un torrent, qui est-ce, sinon moi ?
J’ai foulé les horizons roses de ma cité :
Autant jeter à la flamme la feuille vineuse

J’ai grandi, tenant au poing la mauve du silence.

(1985)


Extrait de "Kiosque à chimères", lien de vente sur le site des  Éditions l'Âge d'homme

jeudi, 02 octobre 2008

Paul Valéry (1871-1945)

« Toute chose qui est, si elle n'était, serait énormément improbable. »

Mauvaises pensées et autre

vendredi, 26 septembre 2008

Divagations au sortir des faubourgs

Un jour que nous longions, un vieil ami et moi
Les berges nues de l’Aare, écoutant d’une oreille
Distraite le plain-chant d’une bergeronnette
Je me dis que le ciel était bien vert ce soir.

Moins en tout cas que nous, sur ce globe citrique
À tenter le grand branle à coups de défoliants
Détrousser les dieux, les mages, les prophètes
Pour fini comme un frai dans la mare aux canards.

Le chœur furieux des geais faisait une chapelle
Un merle dépiautait son ver dans la rosée
Ainsi philosophait le monde au crépuscule

En nous l’acquiescement se nouait sans partage
J’étais cette saison, ce visage émacié
À l’air flûté des jours courant par nos artères.

(1987)

mardi, 16 septembre 2008

Jean Paulhan (1884-1968)

« Tout a été dit. Sans doute. Si les mots n'avaient changé de sens; et les sens de mots. »

Clef de la poésie