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samedi, 25 juin 2011

Blogème XCI

Prends soin de laisser des cadres vides dans ta vie.

14:34 Publié dans Blogèmes | Lien permanent | Commentaires (1)

mardi, 21 juin 2011

Blogème XC

Ne t'arrête pas une fois que tu as ouvert la porte, ô serrurier du réel. Mets de côté tes crochets et tes clefs, fais le premier pas les yeux fermés.

04:17 Publié dans Blogèmes | Lien permanent | Commentaires (1)

dimanche, 19 juin 2011

Proverbe alsacien

« Seuls les poissons morts nagent avec le courant. »

mardi, 14 juin 2011

Blogème LXXXIX

Pour durer, maintiens en réserve quelque chose qui ne soit pas toi.

19:19 Publié dans Blogèmes | Lien permanent | Commentaires (2)

lundi, 18 avril 2011

Éoliennes, une lecture poétique


Ferenc Rákóczy a voulu donner ici une sorte de bande-annonce d'Éoliennes, son livre poétique le plus important. On peut donc le voir et l'entendre lire des poèmes et des poèmes en prose qui parlent du vent qui souffle sur l'enfance, du processus de la création artistique, de l'expérience d'aller chez le coiffeur, ou encore de la mort de sa grand-mère. Comme il le signale lui-même à la fin du livre dans une note qui énonce une sorte d'art poétique poussé par la nécessité, le poète serait « le rescapé d'une époque d'anti-lyrisme, de minimalisme et de non-réciprocité qui [l]étonne chaque fois qu'[il] se heurte à elle ».

"L'art et le reste", "Rendez-vous du vent", "Salon de coiffure", "La confrérie du cerf-volant", "Prière pour la nouvelle année", "Dimanche" et "Mémorial", sont tous tirés d'Éoliennes, éditions L'Age d'Homme, Lausanne, 2007.

lundi, 04 avril 2011

Tchernobyl, vingt ans plus tard


Trois poèmes qui racontent le voyage de Ferenc Rákóczy sur les lieux de l'accident nucléaire de Tchernobyl. L'auteur, qui lit lui-même ses poèmes, a voulu ici essayer de donner sens à ce qui, de toute façon, échappe à tout sens.


"Vingt ans plus tard", L'arbre de connaissance" et "La chute", tirés de: Éoliennes, éditions L'Age d'Homme, Lausanne, 2007.

lundi, 14 mars 2011

Devant Tchernobyl

Ballet aérien

 

Nous étions paralysés devant le téléviseur, jour et nuit, depuis une semaine.

Les caméras du monde entier regardaient avec effroi

Par-dessus l’épaule des premiers sauveteurs – militaires pour la plupart.

Sous les casques, visages poupins des pilotes d’hélicoptères.

Tournant dans le ciel aimanté de suie fondante, ils effectuaient

Vol sur vol , en virtuoses,

Sans jamais se retourner –  vrille vers un Moloch de non-être –

Ni sur eux, ni sur leur famille, ni sur ce monde vulnérable

Dont la forme s’estompait comme lors d’une opération du cerveau.

Anges d’une espèce sans calcul, survivant là où même les microbes ne peuvent survivre, anges au corps lourd, bien plus lourd qu’avant (mais de gaze froide), matérialisés là-haut telle une masse de cellules cancéreuses pour se calciner sur les bords de l’univers, parmi les dynasties déchues, admis aux dessins éternels de la terre, à telle enseigne qu'on dirait la base d'un nouvel espace vectoriel.

 

Des années plus tard, je rêve encore

De ces grands insectes aux ailes galvanisées.

 

Course au-delà de la mort. Boucle de temps qui se condense, se distend.

Est-il permis, dans de telles conditions, de parler de courage ?

D’un nécessaire devoir ? De peser l’abnégation ?

 

Sacrifice incroyable, son éternité n’a pas de fin.

 

La chose est à la fois absente et colossale:

Il n'en reste qu’un trou dans la poussière de la mémoire.

Et peut-être la lévitation d’un cœur en métal (parfaitement rembobiné).

 

Ce qu’il faudrait de présomption pour comprendre (comprendre quoi ?).

 

Ce qui dure et se répète à force d’être intolérable et surexact.

 

S'infecte de ses preuves.

 

Là où il n’y a plus de possible, plus de bifurcation – un centre vide.

Seulement un pur espace de logique et de faits.

 

La terre criblée de ce qu'on ne peut pas dire, de ce qui n'en finit pas.

 

Ainsi nous fut donnée une nouvelle image de nous-mêmes.

Ainsi cheminerons-nous à jamais exposés à l’inconnaissable.

 

Éoliennes, L'Age d'Homme, 2006

 

mercredi, 02 février 2011

Les jeudis de la Louve (Lausanne)

arton75.jpgGuy Raffalli, flûte

                                    Dans la Musique du Monde

            (Visions pour flûte expérimentale, néo-classique et subversive)

                        Jeudi 24 février à 20h

                                  Place Grand-St-Jean 1

                        Mei (1962), de Kazuo Fukushima

            Sequenza I pour flûte (1958), de Luciano Berio

 Requiem (1956), de Kazuo Fukushima

Cinq Incantations pour flûte (1936), d’André Jolivet

                                           Shun-san (1969), de Kazuo Fukushima

Le programme sera précédé d’une soupe hivernale et soutenu par la lecture de textes de Ferenc Rákóczy (Éoliennes)

Entrée libre, prière de s'annoncer, les places étant limitées!!!

mercredi, 26 janvier 2011

"Bleu Magritte" ou les amours de Louise Anne Bouchard

Née à Montréal mais installée en Suisse depuis près de vingt ans, Louise Anne Bouchard a publié huit romans et un recueil de nouvelles. Cet auteur, qui prétend écrire sous le signe d'une transe totalement assumée (ce qui en fait une lointaine disciple d'André Breton), s’est vue adjuger en 1994 le Prix Contrepoint de la Littérature pour La Fureur, un roman déconcertant et hypnotique qui raconte l’histoire d’un amour incestueux entre une jeune fille de 17 ans et son père. Nous avions déjà été touchés par ce livre d’une force poignante et d’une très grande densité, qui donne à voir – de l’intérieur – la transgression des normes, face à une réalité perçue en sa monstruosité sociale, inacceptable et pourtant vécue dans l’abandon et la passion partagée. Car ici la fiction ne dérange jamais ce qui, dans sa présence au monde, est son poids de passé, ce silence que rien ne peut troubler, sinon le pépiement d’un oiseau sur le bord de la fenêtre. 

On peut dire que, de façon générale, le couple et les différents costumes qu’il est amené à prendre au cours des âges de la vie, apparaît comme le principal matériau de la recherche romanesque de Louise Anne Bouchard. À travers ces destins qui se croisent dans la souffrance et la révolte, ses récits déroulent, en profondeur, le thème éternel de l’être humain dont la soif d’absolu se heurte aux multiples obstacles que constituent les habitudes, les pouvoirs établis et les faiblesses même de l’individu. Des anecdotes croustillantes, de l’exagération, de la méchanceté, de la poésie, une certaine crudité parfois, de la description méthodique, bref, de beaux miroirs même s’ils sont parfois déformés. Car tout est toujours polarisé dans l'univers de Louise Anne Bouchard, et nul jamais n'échappe à son destin.

Bleu Magritte, son dernier ouvrage, raconte avant tout les amours enfantines de Douce, une petite Montréalaise, fille d’un criminologue, égarée dans l’Uccle, quartier chic à la lisière de Bruxelles, et qui pourrait bien être comme une sorte d’alter ego fictionnel de l’auteur. Au hasard d'une rencontre devant une vitrine, elle tombera amoureuse d'un garçon de son âge, qu'elle fréquentera neuf mois, le temps d'une gestation. Tout est toujours quête dans le regard de ces personnages pas si naïfs que cela au demeurant : quête de tendresse, de reconnaissance, d’un nouveau langage secret – celui des amoureux, qui échappe à tout dictionnaire. Comment ne pas se sentir proche de ces pages sur l'enfance, quand tout sonne si juste, si proche de l'émotion véritable?

En parallèle, on y propose une réflexion très pertinente sur le passage du temps, qui tamise les expériences et leur redonne une fraîcheur, une labilité, une transparence nouvelle dans la lumière du regard qui a su prendre le risque d’aimer. Il est un point nodal d’amour où présent et passé se confondent dans la conscience émerveillée. La trame romanesque de ce beau livre est excessivement prenante, et les figures centrales sont fulgurantes, inoubliables. Tout semble sourdre du dedans. Une écriture d’un classicisme exquis, un émerveillement des mots, une langue précieusement juste. Le discours amoureux y prend l’ampleur d’une métaphore de la force germinatrice, toujours en mouvement, comme un morceau de jazz très enlevé, comme les phénomènes de transe à travers lesquels l’écrivain prétend lire le monde, à la merci des évènements, et cependant toujours fidèle à elle-même et aux impératifs de son art. 

Bleu Magritte, Éditions de l'Aire, Vevey, 2010

mercredi, 28 avril 2010

Laissez dormir les bêtes

51fJbDtlJ-L._SL500_AA300_.jpgChers amis des animaux et des lettres, une fois n'est pas coutume, voici l'annonce de  publication pour mon dernier livre, au dos duquel on peut plus ou moins lire après avoir chaussé les lunettes d'usage:

« Un homme attaché qui hallucine sur son lit, une cuisinière pleine de sollicitude pour les escargots, un orphelin métamorphosé en carpe, des gens du voyage parqués sur une décharge chimique, une jeune femme volontaire et sensuelle, mais qui ne s’accepte pas, un groupe d’artistes peintres dévoyés par leurs folles ambitions, qu’est-ce qui peut bien rassembler des destins à première vue si épars ? Peut-être le besoin de retrouver, en dépit du caractère fragmentaire de toute existence, un peu de fraternité, un idéal qui permette de se soutenir, mais aussi et surtout les voies de la vie secrète – rêves, fantasmes ou obsessions. Comment se reconstruire à partir de l’irréparable cassure ? Comment dormir quand on est condamné à perdre sans cesse ce qui nous importe le plus ?

C’est ces dilemmes que chacun des personnages qui hantent ces pages tente à sa façon de résoudre. Pour ces animaux ultrasophistiqués que nous sommes devenus, à des années-lumière les uns des autres, enfoncés dans la recherche d’une vérité inatteignable, quel espoir reste-t-il ? Loin de l’exhibitionnisme sordide, de l’impudeur ou de la dérision, ces six récits semblent avoir été conçus comme des romans miniatures et, à ce titre, ils expriment une certaine façon de se mouvoir au cœur du monde contemporain. Quoi qu’il en soit, les fictions flamboyantes de Ferenc Rákóczy, souvent drôles, toujours inspirées et aussi imprévisibles que l’être humain lui-même, nous infligent une profonde secousse morale tout en nous restituant notre part d’humanité. »

Laissez dormir les bêtes, récits, L'Age d'Homme, Lausanne, 2010

Lire un avis sur Critiques libres

Commander Laissez dormir les bêtes sur le site des éditions l'Age d'Homme

dimanche, 07 mars 2010

Simone Weil (1909-1943)

« Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue. »

La pesanteur et la grâce

Comme une vie sous la langue

Lucien Noullez, après nous avoir surpris par des poèmes de plus en plus ténus, en suspension presque dans la perfection de leurs images, démontre avec la publication d’Une vie sous la langue (L’Âge d’Homme, 2009) que tout journal littéraire se met pour ainsi dire obligatoirement du côté du fragmentaire, de l’informe, de l’inachèvement, et que c’est bien ainsi qu’il parvient à nous offrir le meilleur de lui-même. Rappelons brièvement que Noullez, d’origine wallonne, est né à Bruxelles en 1957. Il est enseignant, poète et critique littéraire. Il a également donné un très beau récit mi-autobiographique, mi-romancé, L’érable au coeur (L’Âge d’Homme, 2009), racontant avec beaucoup de sensibilité et de vergogne tour à tour une enfance bruxelloise des années soixante et les incroyables aventures d’un jeune gendarme de la Grande Guerre, qui dut sa survie à l’amitié, à un cheval et à son amour pour le violon.

À mi-chemin entre celui de Julien Green (qui lui sert d’ailleurs de sésame et de pôle entraînant) et celui de Charles Juliet (pour le caractère immédiat du style), son journal littéraire a beau couvrir une période limitée (les années 2001 à 2002), il manifeste néanmoins une ouverture au monde exceptionnelle. Une prose drue, rythmée, parsemée de trouvailles poétiques en permanence justes, données (« recueillies »). Sans doute s'agit-il d'une « simple attention aux minuscules dissidences de l'instant », mais n'est-ce pas là que se révèlent les choses cachées, que s'approfondit le mystère de l'existant? Rien de moins guindé, rien de plus instructif que ces pages pour entrer dans l’intimité de son auteur, et on le suit avec délectation dans ses voyages, son quotidien, ses réflexions autour de la marche des choses, de la bible ou encore de la musique, omniprésente dans sa vie.

Car c’est en effet la merveilleuse musique qui sert de fil conducteur au diariste : on la sent douce, spirituelle, toujours très agissante, porteuse des mêmes pouvoirs consolateurs que la poésie en somme (« La musique élargit la prairie. »). Un tremplin pour sauter au cœur de l’art (entendu que tout le cosmos est appelé à devenir art), pour faire revivre une seconde fois le quotidien à travers les mots. En même temps, Noullez – qui est la modestie même – conçoit la tenue du journal comme l’exploration d’un genre littéraire à part entière, éclairé par la foi, à telle enseigne qu’il en devient un filtre et un fabuleux tamis du temps, l'oeil de la mémoire qui est là, qui veille et comprend. Les passages sur les enfants de la rue sont poignants, ils apparaissent comme un rappel à l'ordre, une injonction à agir. C’est parce qu’il est si proche de la vie et des êtres (même les plus démunis) qu’on sent se développer une fraternité, un incommensurable élan vers cette nouvelle définition de la sensibilité.


Lucien Noullez, Une vie sous la langue, éditions L'Age d'Homme, Lausanne 2009

samedi, 30 janvier 2010

Ce qui se trouve au fond du sac

Ecrivain tessinois de gauche, Plinio Martini (1923-1979) est de ceux qui, en publiant, ont tout engagé d'eux-mêmes : leur vie, leur enfance, leur vision du monde, et jusqu'à cette musique intime qu'on entend résonner comme une harpe éolienne au creux des vallons d'ombre de son pays. Il s'est ainsi créé une forme détournée de mystique qui transparaît tant dans dans ses romans que dans ses nouvelles, et les anime discrètement d'une vertu singulière, en quoi il dépasse la simple chronique sociale et politique - même si c'est une des lectures qu'on peut en faire. Quoi qu'il en soit, Le fond du sac (1970)  apparaît comme le livre de la maturité et du souvenir, situé à l'opposé de toute littérature de confort, et à ce titre il se dessine comme un document sur le dénuement et la misère qui régnaient dans les vallées tessinoises encore jusqu'aux alentours de l'entre-deux guerres. A l'envers de toute idylle alpestre, il n'est guère de récit qui soit moins composé, écrit davantage d'inspiration.

Le fond du sac est avant tout la restitution fidèle d'un trajet de vie. Revenu au pays après un éloignement de dix-sept ans, Gori Valdi, le narrateur, se veut le témoin de la vérité, seule capable de le sauver de l'échec existentiel. Il va son chemin, se heurte, trébuche, s'obstine. Faisant son possible pour mieux comprendre ce qui lui est arrivé, il s'exprime dans un langage rude et dénué d'artifices : répétitions voulues, tournures populaires chargées de mots dialectaux, maladresses de la parole, hésitante et partagée. La bouche obéit mal lorsque le cœur murmure. Le personnage central s'adresse à un proche jamais nommé, un tu qui met le lecteur de plain-pied avec la réalité des faits, leurs causes et leurs répercussions. C'est donc avec violence qu'on est immergé dans le petit village de Cavergno, aux confins du val Maggia, où l'auteur et le narrateur ont tous deux grandi. A cette époque, le Tessin sommeillait depuis quelques siècles dans une pauvreté silencieuse. Pays de pierres, de solitude, de précipices, une peur sans nom et sans fin habite le cœur de ses enfants. On sent, douloureuse, immédiate, la présence de la misère, cette misère qui écrase irrémédiablement toute destinée sous le poids des maladies, de la famine, des sordides accidents de montagne. Toute activité, toute fièvre n'est bonne qu'à ça : survivre. On comprend que l'émigration se dessine alors comme une échappatoire, un mince espoir de salut.


Le pauvre Gori est englué sans merci dans ce mauvais sort ; après tout, son grand-père Venanzio n'avait-il pas déjà fait son balluchon à quatorze ans pour aborder sur les rivages d'une Corse tout sauf douce, où il exerça le métier de maçon ? Dans ce contexte, même s'il est amoureux de la charmante Madeleine, l'Amérique représente, peut-être, une petite lueur d'espoir. Plinio Martini a construit son récit autour de ce noeud gordien: la tension qu'il peut y avoir entre la nécessité de partir et la naissance du sentiment amoureux. Par un de ces paradoxes à la fois cruels et chers à l'auteur, la tentative de Gori pour échapper au désespoir par l'exil sera à l'origine de la disparition de Madeleine, la fiancée, l'unique amour, l'étoile suspendue à son ciel de chevrier. C'est par orgueil qu'il a voulu s'expatrier en Californie avec son frère Antonio, quitter la communauté, sortir du rang. Il pensait seul en payer le prix. Il lui faut Madeleine pour vivre, mais Madeleine sera bientôt, comme le reste, anéantie. En toute bonne logique, pourrait-on dire, c'est sa loyauté, son statut d'orpheline et son inscription dans une nouvelle filiation (elle contracte la pneumonie en rendant visite à sa future belle-mère) qui seront cause de sa mort. Ainsi fatalité intérieure et extérieure se conjuguent pour mieux briser les êtres au plus intime de leur ressort. Nul salut, nul apaisement. Pourquoi en va-t-il ainsi ? C'est la question que le narrateur se pose tout au long du récit. Le visage humain peut disparaître, tomber en poudre. Même les liens de l'affection semblent incapables de le protéger de son malheur, lorsqu'ils ne précipitent pas sa perte. Il y a là une manifestation d'un drame plus ample, pour ainsi dire cosmique, par lequel Madeleine devient victime expiatoire et signe de l'impuissance de la tribu face à une nature sauvage qui redemande périodiquement des innocents à dévorer.

Il n'est pas facile de résumer en quelques lignes les vibrations qui traversent ce roman. Presque tous les héros qu'on rencontre dans Le Fond du sac restent prisonniers du temps qui passe, ou du temps passé. De là vient une part de leur grandeur, mais pas la seule. A l'instar de Don Giuseppe, prédicateur d'une religion suffocante, dont le plus grand souci est de sauver les âmes qui lui ont été confiées (s'il ne se donne entier, il ne donne rien), Gori trouve sa rédemption dans le feu de la parole, cette flamme qui, soudain, éclaire tout, comme une lampe de ses rayons horizontaux. A la tradition et à l'ordre de l'Eglise, il oppose la parole de celui qui, littéralement, languit après les siens, que la pauvreté et une morale rigide éloignent autant que l'exil. Au cœur de l'attention que nous portons aux êtres se tient l'absence. Et c'est en prenant la mesure de cette absence que le narrateur parvient, par la conscience de l'inanité de toute chose, à réconcilier le dire et l'être, l'universel et le singulier, et à ainsi faire entrer le grand monde dans le petit monde de son canton, avec ses expériences, ses tribulations, la fascination que nécessairement il exerce. Ce qu'il cherchait était là, tout près, à portée de main.

L'Amérique de Gori, où il s'est enrichi pourtant, n'a pas rempli ses promesses. Il n'en revient pas les mains vides, mais ce qu'il a involontairement perdu, le coeur, un certain sentiment lié à sa jeunesse, son innocence,  tout cela ne se retrouvera plus. Sans l'amour, il n'y a plus qu'amertume au fond du sac qui se noue sur les illusions d'une vie ouverte au bonheur, à la joie simple de fonder un foyer, de perpétuer la lignée ancestrale. Comment accepter de cheminer sans espoir, coupable et condamné ? L'impossible est consubstantiel au réel. C'est toute la thématique du devenir adulte, du deuil de l'enfance et de la douleur que cela comporte. Restent la lutte et cette étonnante lucidité qui vient de l'auteur, sans doute, tout en relevant profondément du personnage : une forme de sollicitude dans l'affliction, une voix qui reste et s'imprime, unique, dans la mémoire des hommes.

 

Le fond du sac, Plinio Martini, traduit par Jeanine Gehring, Poche suisse 69, éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, 1990.

 

Article remis à jour en janvier 2010

samedi, 26 décembre 2009

Pasolini en hiver

Des restes de neige dans les arbres et les champs, entre les joncs dont la houpette s'agite doucement, comme si une très ancienne mémoire avait déposé sa patine sur ces êtres immémoriaux. Je promène le chien qui sautille avec de petits bonds précautionneux d'une motte à l'autre, évitant les flaques gelées, les méandres du ruisseauxdont un filet d'argent scintillant continue de gargouiller dans le silence de la campagne. Le froid pourtant semble avoir interrompu toute vie autour de nous. Puis je rentre, m'assieds derrière mon bureau, c'est le meilleur moment de la journée. De l'autre côté de la fenêtre, un ciel presque cinématographique déploie ses mauves et ors au-dessus de la ligne des peupliers nus et frémissants. Un peu de la calorie du sud débordant dans le grand nord.

Cela me rappelle que ces temps-ci, sous prétexte de me réchauffer le cœur, un ami me projette soir après soir les films de Pier Paolo Pasolini, choisissant parmi ceux qu'il admire le plus. Des images d'une magie irréprochable et d'une lucidité effrayante, qui tantôt transportent, tantôt glacent le sang, parce qu'elles nous montrent, au travers de symboles solaires, telluriques, primitifs, le tréfonds de l'âme (un terme que le cinéaste communiste récuserait à bon droit). Malgré un hédonisme affiché, malgré la provocation de qui veut mettre à mal le bourgeois, il s'agit avant tout, dans cette oeuvre sans vergogne, de percer les hauts murs du destin. Ici, les lignes d'intensité sont des cercles d'enfermement sur lesquels nous errons, à la remorque d'un héros d'épopée hors temps, dans un pur espace imaginaire.

Mais Pasolini, qui était-il au fait ? Voici une question à laquelle il est bien difficile de répondre... Le savait-il lui-même? Une piste cependant: sa mort misérable, déjà toute entière contenue dans certains plans qu'on pourrait presque dire fixes et, néanmoins, totalement hallucinatoires. Il précède toujours d'une bonne longueur l'art de son temps. Il précède son avenir. Type du créateur hanté par ses obsessions, voilà que le monde s'en mêle aussi et se referme sur lui. En tant que poète également, qui pourrait, aujourd'hui, lui être comparé dans le domaine de la sensibilité? Il y a en France, par exemple, une manifeste volonté de produire de la culture écrite en tant que telle, mais cette culture demeure essentiellement vide, parce que c'est une production de contenus faux, pur effort de réflexion sur une pratique qui n'existe pas et sans liens significatifs avec le réel. À l'opposé, les richesses d'échanges entre cinéma et fiction romanesque, tant aux Etats-Unis qu'en Italie, auront permis d'exprimer la spécificité d'un langage qui privilégie le sujet original, la recherche de la vérité, la circulation des idées et des hommes.

mardi, 10 novembre 2009

Proverbe arabe

« On est maître de son silence et esclave de ses paroles. »

jeudi, 29 octobre 2009

Albert Einstein (1879-1955)

« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons crée une société qui honore le serviteur et a oublié le don. »

Comment je vois le monde, Flammarion, 1935

jeudi, 08 octobre 2009

Raymond Abellio (1907-1986)

« Il ne faut craindre ni l'amour, ni l'absence d'amour. Que chacun vive selon sa nature et sa place, et comble sa mesure de vie. Et rien ne sera accompli tant que la mesure ne sera pas comble, dans l'homme et dans le temps. »

Les Yeux d'Ézéchiel sont ouverts, Gallimard, 1949

samedi, 19 septembre 2009

Charles-Albert Cingria (1883-1954)

« J'ai une grande confiance dans la santé poétique des masses vraiment masses. »

Auteurs, éditeurs et... lecteurs

samedi, 12 septembre 2009

Blogème LXXXVIII

Le serpent, d’où lui vient sa séduction particulière, si insistante, si terrifiante ? Peut-être de son apparente immobilité ? Car ne plus éprouver le besoin de bouger, c’est avoir compris que le bien et le mal sont trop inextricablement confondus pour pouvoir se passer l’un de l’autre, c’est accepter que sa propre souffrance et que son propre bonheur continueront à se contaminer à jamais.

dimanche, 30 août 2009

Un Cassandre post-atomique

On ne sait plus très bien où est le nucléaire, proclamait
Onésime Duvivier à qui voulait l’entendre (si, partout). À force,
Il nous portait sur les nerfs, c’est vrai, avec ses spectres
Qui avaient pour noms : cancers thyroïdiens, leucémies
Et moult horreurs prenant corps dans le génome humain.
Oui, un cycle s’achève, une conscience furtivement s’éveille.
Ainsi, le moment venu, chacun sera-t-il prêt au grand plongeon
Dans un monde où la singularité brille comme un signe de l’universel.
Avec sa barbe de hippie passionné, il imprimait
Dans nos cervelles ces proliférations monstrueuses,
Ce partout terrifiant (sans compter les crépuscules lavés de pluies
Acides, les eaux usées, les baleines, le réchauffement
Climatique). Il est si difficile déjà d’avoir sa tranche d’air.
De ce propos-ci à ce propos-là, nous n’en finissions
Pas de nous colleter avec une nature sans fond ni bords
Témoins enfantins de sa rage, impuissants comme lui :
Rien que d’y penser, j’en frissonne encore.

Extrait d'Éoliennes, L'Age d'Homme, 2007