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dimanche, 05 juillet 2026

Ce qui affleure ne s’efface jamais

bureau-1-copie-1466x2048.jpegL’art n’est pas donné une fois pour toutes, il se construit peu à peu, comme un mouvement, un désir de se laisser bercer et transformer. Ce que l’on reconnaît aujourd’hui comme beau, on l’a tout d’abord rencontré dans l’inconfort, l’étonnement ou même le refus. Il faudra un certain temps pour l’admettre dans son espace mental, le faire sien. Ainsi en va-t-il de la peinture récente de Philippe Monod, de grands formats travaillés avec un liant transparent et des pigments bruts – taches, lignes et aplats. On passe avec lui le portique: les signes et les substances se mêlent, se frottent, s’accrochent, se déprennent. Cette genèse, qui tient de la sorcellerie, explique leur force vibratoire.

Ici, rien de prémédité, un élan brut, un jaillissement sur fond blanc. Une peinture affranchie de ses contraintes, qui laisse « advenir des choses », pêle-mêle, au bord du chaos, une compression-expansion presque cinétique. Car ce que Philippe Monod peint aujourd’hui, ce ne sont ni des objets ni des visages, moins encore des souvenirs d’objets ou de visages, ni même d’ailleurs des paysages, ou tentatives de paysage, mais la naissance rêvée d’une forme. C’est un lieu où, soudain, quelque chose cherche à surgir, à se défaire de sa gangue. Soleil et cœur sont de la même matière.

Car ce serait une grave erreur de supposer que Monod peint ce qu’il voit. Il peint ce que le geste a su, avant même toute expérience constituée. Ce qui palpite à la surface des apparences, ce qui apparaît d’emblée informe, bancal, de guingois, voilà ce qui l’intéresse, ou encore tel vertige infime, juste à l’instant où on croit l’avoir perdu. Puis, ce sont des paupières qui se ferment, des nuages qui passent dans le matin des origines. Clignant des yeux, on peut voir un tourbillon, une pierre battue par l’eau, ou encore l’agonie du jour qui s’éternise. Pour lui, peindre est une opération presque biologique: capter le moment infinitésimal où la couleur cherche son chemin, où jour et nuit se dédoublent, où les strates se frôlent comme des membranes. Le tableau devient champ de forces, il est traversé de tensions, d’arrêts respiratoires. Comme si chaque trace contenait son propre battement.

On pense alors à cette idée de Paul Klee selon laquelle la peinture n’imite pas le visible, mais tente de rendre visible l’invisible. Il fut d’ailleurs un temps – pas si lointain – où l’on distinguait encore chez Monod des figures, des suggestions de réel. Un palmier, par exemple, vacillant sous une lumière trop crue, chevelure rongée par le temps. Une silhouette en lutte contre elle-même, un visage déformé, un rideau, une chambre vide ou pleine, un symbole, un prétexte vague. À présent, même cette empreinte semble s’être dissoute à tout jamais. Et avec la déchirure, des créatures hallucinatoires apparaissent, d’un bond – parce qu’il devait en être ainsi. On ne leur donnera pas de nom.

Au terme d’une longue gestation, cette série d’œuvres plus transparentes que jamais – à la fois outrées et abstraites – marque donc le terme d’un ­processus de dévoilement. Elle n’est pas harmonie bienveillante, mais plutôt bataille de tout instant. Le regard y cherche, presque malgré lui, un point d’appui, dans l’espoir de reconstruire une sécurité, de trouver un lieu à soi. Il rencontre stries, silences colorés, rythmes de rivière, végétaux noyés, zones de friction ou d’intenses coagulations vibratoires. Le drap de la lumière fume, orageux.

À l’origine, dans le grand ventre blanc de la toile, rien ne s’élucide, rien n’existe même. La mer monte, se retire. L’espace vierge n’était pas au départ objet du désir, seulement son expression la plus intense. Particule à particule, strie à strie, quelque chose s’est pourtant déposé. Ce quelque chose se relève, s’étire loin de son bord, se déploie, ou du moins essaie. Est-ce déjà la vie? La beauté, ici, est vie. Elle n’impose rien. Elle s’apprivoise, comme on apprivoiserait un animal sorti du ventre de sa mère. Les yeux brûlés d’étonnement, on l’aide à se mettre debout – l’animal est hirsute, perdu. On est trop ignorant, trop étranger à ce corps. On quitte sur la pointe des pieds cette table de naissance.

Lausanne, le 29 juin 2026

Le site de Philippe Monod